• Mathieu Marchand

Gestion de la pandémie au Québec: Duel entre le Vulgaire Économiste et l’IEDM


Étant en profond désaccord avec la position de l'Institut Économique de Montréal concernant la gestion de la pandémie, nous avons convenu de régler nos différents par un duel. Duel intellectuel, l'IEDM et moi même devions rédiger tout ce que nous avions à dire sur l'actuelle pandémie ainsi que sa gestion par les gouvernements, à soumettre au bon jugement du public. Voici ma pièce[1]. Vous pouvez également retrouver ce texte et la réponse de l'IEDM à cette adresse: Les Débats de l’IEDM : Le confinement en vaut-il le coût?


J'espère que cette initiative en inspirera d'autres afin de régler nos débats d'une façon plus civilisée que ce qui se passe actuellement dans notre société.


Alors que les connaissances sur la mortalité du coronavirus ont évolué, son incroyable force de contagion est encore mal comprise. La dangerosité du virus vient de sa contagion combinée avec sa létalité. Celui qui n’avance que l’argument de la « faible » mortalité manque une grande partie de l’enjeu sociétal.

L’économie pour sa part, ayant été jetée au précipice par les mesures de presque tous les gouvernements du monde, ne reprend pas sa pleine vigueur parce que le consommateur a changé. Un changement de comportement aux proportions inégalées a créé de nouveaux vainqueurs et de nombreux perdants.


Et dans leurs efforts pour amoindrir les effets de la crise, les gouvernements ont utilisé toutes leurs munitions au premier round de la pandémie pour des mesures qui ne portent pas encore fruit.


Le virus

La dangerosité du virus


Parions ensemble que jamais vous ne gagnerez à la loterie. Pourtant, on peut affirmer qu’il y aura environ 85 gagnants de plus de 1 million $ au Québec l’année prochaine.

C’est le principe du virus. Le risque individuel pour les plus jeunes est faible. Et même le risque individuel de l’attraper est faible : peut-être que 4% du Québec a contracté le virus à l’heure actuelle. Si vous ne pensez qu’à vous, vous ne mourrez sûrement pas du virus, mais nous savons combien de gens ce virus peut tuer si une certaine proportion de la population se fait infecter.

La dangerosité d’un virus est une fonction de sa mortalité ET de sa contagion. Pourtant, l’aspect contagion est souvent négligé. Commençons donc par là.


Contagion


Le coronavirus est très contagieux. Juste d’un point de vue macro, il est apparu au fin fond de la Chine en décembre 2019 et dès mars 2020, il se retrouvait dans la plupart des pays de la Terre! L’Ébola n’a pas fait ça. Le MERS n’a pas fait ça. Le SRAS a été contenu et éradiqué. Ça donne quand même un bon indice de sa virulence.

L’ennui, c’est que comme la plupart des pays ont pris des mesures pour atténuer la propagation du virus, on ne peut pas inférer la contagiosité naturelle du virus dans un monde confiné. La population a drastiquement changé son comportement et donc, on ne peut pas savoir quel est le degré de contagion naturel du Covid-19.

Cependant, dans plusieurs pays occidentaux, c’est entre le 8 et le 20 mars 2020 que la cascade d’annonces de mesures de confinement a été prise. Dans tous ces cas, le virus avait eu le temps de circuler librement pendant un certain temps. Dans plusieurs cas, les décès commençaient à s’accumuler avant les premières réactions des gouvernements. Jamais nous n’avons pu observer depuis la contamination à son plein potentiel, sauf peut-être dans une expérience en milieu fermé tel une salle de classe ou un bar à karaoké.

Nous pouvons donc considérer les premiers jours de décès en Europe de l’Ouest ou dans le Nord-Est de l’Amérique du Nord pour inférer la propagation naturelle du virus dans une population naïve.

C’est cette méthode que j’ai utilisée le 27 mars dans ma première étude[2], le Québec comptait alors 18 morts, dont 10 la journée précédente. Prendre les quelques jours avant et après ce point permet d’estimer le taux de croissance de la contagion avant l’entrée en effet des mesures de confinement. Voici ce que j’écrivais:

Il semble établi, dans la plupart des pays qui ont débutés l’épidémie avant nous, que le nombre de cas double aux trois jours. Le Québec et le Canada semblent se trouver sur cette trajectoire. C’est l’hypothèse que nous prendrons. Si vous voulez en savoir plus, voici une bonne source d’informations et de statistiques[3].

Le 7 avril, ayant suffisamment de données en main pour réaliser mon premier modèle prédictif[4], j’établissais que :

Entre le 1er et 13 mars, le virus circulait librement au Québec. Son taux de croissance composé était de 18.57%. C'est une estimation du taux de croissance naturel dans une population « naïve ».

(Note : les données ajustées m’ont ensuite fait réviser ce taux à 22,1%).


L’analyse plus poussée des taux de croissance de plusieurs autres pays montre que ce taux de croissance est extrêmement volatile, mais qu’il se situe entre 15% et 35%. Le Québec ne fait pas exception.


Tous les pays, même la Suède, ont connu des premiers jours explosifs; le nombre de décès (et donc de cas qu’on peut inférer) doublant tous les 2 à 3 jours lors des 15 premiers jours de l’éclosion. Voici une autre vue de l’accumulation des cas inférés (à partir des décès) avec en arrière-plan, des lignes représentant la vitesse de doublement. Pratiquement tous les pays progressaient à une vitesse de doublement entre 2 et 3 jours pendant les deux premières semaines.

Mais que veut dire un taux de croissance de 22% par jour? Voici un tableau qui résume les conséquences d’une contagion aussi rapide.

Ce qui est mal compris d’une courbe exponentielle, c’est qu’il faut plus de temps pour passer de 0 à 1% de la population qu’il en faut pour passer de 1% à 100%. Une fois qu’on a perdu le contrôle, les choses peuvent débouler très rapidement.

Évidement le virus ne fonctionne pas exactement comme ça : le taux de croissance ralentit, éventuellement l’immunité de troupeau (traduction plus fidèle de herd immunity) est atteinte et la vague s’estompe.

J’ai donc intégré ce taux de croissance estimé à un modèle épidémiologique. Les résultats publiés dans mon article[5] sont encore valides pour les estimations de cas (j’avais grandement surestimé la mortalité, je le reconnais). Évidemment, nous n’avons pas vécu ces réalités alternatives, il faut un simulateur pour comprendre « ce qui aurait pu se produire ».



Ce modèle simplissime nous dit que si nous n’avions rien fait, avec la vitesse mesurée de ce virus, nous aurions contaminé l’essentiel des Québécois en moins de 3 mois. Évidement dans la vraie vie, nous avons été informés, nous avons tous eu peur et nous avons changé nos comportements. Même aux États-Unis, même en Suède, suffisamment de gens ont pris des précautions. Cette vitesse potentielle ne se réalisera donc jamais.


Mortalité


Tout ce que nous savions de la Chine en février était un taux de mortalité autour de 2% des cas identifiés. Ensuite, avec les éclosions en Europe en mars, nous avoisinions les 4%. Il était difficile à l’époque de prédire que nous avions affaire à un virus fantôme dont près de la moitié des gens infectés l’ignorait, et dont l’autre moitié ne se faisait pas tester. Nous savons aujourd’hui que le taux de mortalité tourne autour de 1%. C’est quand même quelque chose, une personne sur cent…

Nous ne savions pas non plus à quel point ce virus est peu mortel pour les jeunes et extrêmement mortel pour les plus vieux. Voici les chiffres officiels de l’Imperial College London qui expliquent que notre risque actuariel de mourir est doublé en 2020, à cause de l’existence du Covid-19[6].


L’ennui, c’est que le Québec est vieux. Nous sommes la 5e population la plus âgée au monde. Il était donc clair que le taux de mortalité moyen serait plus élevé que dans le reste du monde.

En tenant compte de la démographie particulière du Québec, le taux de mortalité n’est pas de 1% mais bien 1,28%. Pour chaque 1% de la population infectée (84 850 personnes) nous aurions 1088 morts. Notez également que le virus n’est pas « sans risque », même à partir de 50 ans. Plusieurs parents d’âge scolaire ont cet âge.

Des études de séroprévalence comme celle de Héma-Québec[7] estiment qu’entre 2 et 3% des Québécois ont été touchés lors de la première vague. En prenant un taux de 3%, pour faciliter le calcul, il y aurait donc dû y avoir 3264 morts. On en a plutôt eu 5000, dues aux événements dans les CHSLD et les centres de personnes âgées. Les autres tranches d’âge adulte ont été touchées en proportions égales, à l’exception des enfants sortis des écoles dès le début du confinement.

Plus il y aura de contamination dans la population, plus celle-ci tendra à se distribuer uniformément selon les tranches d’âge, et moins une contamination contrôlée par tranches d’âge semble possible. Les événements de cette 2e vague d’automne portent à le confirmer, même si ce n’est pas ici le sujet de discussion.


La combinaison Contagion et Mortalité


Avec ce qui a été calculé précédemment, on peut prédire que si nous contaminons la moitié des Québécois, il y aura 54 392 morts. Si nous contaminons 75% de la population, c’est 81 588 morts. Il meurt annuellement 63 000 personnes au Québec[8]. On parle donc de doubler ou plus ce nombre pour l’atteinte des seuils qui sont généralement reconnus comme permettant l’immunité de troupeau.

Mais ce qu’on ne sait pas, c’est en combien de temps ça prendrait?


Si on laissait le virus circuler librement, il pourrait potentiellement infecter 50% du Québec, causant 54 000 morts, en 47 jours! Les morts d’une année…en 2 mois. Nous aurions passé l’été à creuser des tombes.

Autopsie de la première vague

Le 21 juillet, je publiais Autopsie de la 1re vague[9]. Utilisant la mortalité, connue et bien estimée au Québec, le taux de mortalité inféré du Québec (1,28%) et le délai infection-mort, qui est estimé à 24 jours[10], j’ai pondu ce graphique qui explique bien la situation de la première vague au Québec.

Au départ, les cas détectés ne reflétaient pas du tout la réalité : il y aurait eu plus de 200 000 infectés lors la première vague, alors que nous n’en détections que 50 000. La différence entre les barres bleues et la ligne orange représente les cas fantômes : des cas, symptomatiques ou non, qui n’ont pas été testés à temps.


Ce qu’on voit du portrait de la première vague, c’est que la courbe a fléchi brutalement 3 semaines après le début du confinement. On voit également une baisse de la vitesse de progression dès les premiers jours du confinement. L’accélération a en outre été brutale avant les mesures et, sans elles, on ne peut qu’imaginer jusqu’où cette courbe serait allée.

L’effet des mesures du gouvernement

La pandémie est un problème sociétal, dans lequel les actions d’un individu peuvent avoir des externalité négatives (des conséquences) sur les autres. Dans ces cas, la plupart des économistes sont généralement d’accord avec une intervention du gouvernement. Si le gouvernement décide de ne pas rechercher l’immunité de troupeau (ce qu’on fait au fond avec tous les autres virus « normaux »), il dispose de quatre classes d’outils pour limiter la contamination :

  1. Retrait de la population susceptible;

  2. Quarantaine des malades;

  3. Réduction des risques lors d’un contact entre deux personnes (lavage de mains, distanciation, masque);

  4. Réduction du nombre de contacts.

La première classe d’outil va de l’extrême confinement (décrié par les antis) jusqu’à l’isolation des seules personnes à risque (prôné par les antis). La distinction entre le gouvernement et les antis n’est donc pas si large que ça. On se retrouve plus au niveau du « confinez les autres, mais pas moi ».

Le confinement complet, c’est l’option nucléaire, on s’entend. Mais rendu à un certain niveau, un virus qui double aux trois jours, c’est l’arme ultime. Le principe est simple : on retire 70% de la population de la circulation, le virus ne peut se propager que dans le 30% restant. Les contacts sont moins fréquents, la propagation ralentie. Ce n’est pas tout le monde dans le 30% restant qui l’attrapera, donc le sommet est atteint beaucoup plus tôt.

La quarantaine des malades est facile à comprendre : on isole les personnes malades pour ne plus contaminer personne. Le problème avec ce virus est que le patient est contagieux cinq jours avant d’avoir de symptômes et ça, c’est s’il en a. Il faut passer par le dépistage et le traçage, qui demandent la bonne foi de tout le monde, ou des mesures coercitives. L’isolation des infectieux est donc toujours en retard, et, on est libre de le constater, peu efficace.

Ensuite, les mesures de prévention : lavage de main, distanciation et masque. L’idée est qu’avec un virus comme le coronavirus, si vous restez quelques minutes à proximité d’un porteur, la probabilité que vous l’attrapiez est proche de 100%. Chacune de ces mesures réduit cette probabilité d’un certain pourcentage, sans nécessairement se rendre à zéro.

La quatrième option est la réduction des contacts. L’idée est de créer des bulles : quelques personnes avec qui vous êtes en contact, en évitant les étrangers. Comme ça, si vous attrapez le virus, l’éclosion sera contenue au sein de la bulle et ne se propagera pas dans le reste de la population.

Afin d’éviter la mesure nucléaire du confinement complet, le gouvernement a choisi d’utiliser une combinaison de toutes les options, décriée tout l’été comme « dictature sanitaire » par certains.

J’espérais que l’accalmie de l’été était le résultat de toutes nos mesures de prévention et que nous pourrions continuer une vie quasi-normale cet automne. Hélas, à partir de la fin août, il y a eu des changements dans notre société, tant dans les conditions favorisant un virus probablement saisonnier que dans l’explosion du nombre de contacts de nos enfants dans les écoles.

Malgré tout, à ce jour, on peut remarquer que cette 2e vague est différente de la première dans sa forme et dans sa progression. Sans trop s’y attarder, il est utile de les comparer pour voir le résultat des mesures de prévention. Ce graphique parle de lui-même.


Pour résumer :

  • La 2e vague est moins forte que la première;

  • Le gouvernement a tardé à resserrer les mesures lors de cette 2e vague;

  • Du jours 15 à 40, la tendance de la 2e vague reste constante alors qu’on notait un déclin prononcé lors de la première à la suite du confinement.

Raisonnons maintenant comme Monsieur Spock[11] en utilisant la logique:

  • Si nous ne confinons pas aussi sévèrement et aussi tôt que dans la première vague, mais que cette deuxième vague est tout de même moins forte, en excluant l’hypothèse d’un virus moins contagieux, l’ensemble des mesures de prévention doivent avoir un effet.

  • Et si en l’absence de confinement du gouvernement, nous voyons une tendance qui ne fléchit pas, contrairement à la première vague qui fléchissait plus agressivement, en excluant encore une fois un virus différent, nous pouvons en déduire que le confinement joue un rôle pour fléchir la courbe de propagation.

Une expérience naturelle se déroule sous nos yeux. L’efficacité réelle des mesures, de prévention ou de confinement, complet ou partiel, pourra être mesurée à la fin de cette 2e vague.


Effet des mesures du gouvernement en vies sauvées

Je l’ai expliqué plus haut : nous avons eu 5000 morts en 3 mois avec la première vague, le total grimpant à 6000 à la fin de l’été. C’est l’effet net du confinement : entre 48 000 et 75 000 vies ont été sauvées, au moins jusqu’à la prochaine vague et/ou l’arrivée d’un vaccin.

Maintenant, quel a été le prix économique à payer pour sauver ces vies?

L’économie

L’argument de la déconfiture économique est généralement avancé pour rouspéter contre les mesures sanitaires. Or je crois que, bien qu’il soit évident que la fermeture forcée des commerces et des usines ait plongé l’économie dans une récession, la très lente reprise et la possibilité d’un second déclin sont d’avantage causés par la peur du virus que par les mesures sanitaires elles-mêmes.


Nous sommes dans une récession d’envergure mondiale. Même si le Québec avait décidé de faire bande à part, nous aurions quand même eu une crise économique. Ensuite, et c’est ce qui est important ici, le comportement des gens a changé et, ainsi, la demande pour certains produits et services. Un changement de la demande provoquera toujours des récessions : les perdants du changement tombant généralement avant que les gagnants ne les remplacent. Or, nous vivons un changement de comportements aux proportions épiques.

Les données économiques sont incroyablement en retard si on les compare aux données sur la Covid-19. Les données les plus récentes que nous avons sont l’emploi au Canada pour le mois d’août 2020. Pour ce qui est du PIB, on remonte à juin 2020. De plus, comme l’économie est actuellement tributaire d’un virus et de son comportement, la virulence d’une 2e ou 3e vague et la réaction des gouvernements détermineront le sort de l’économie.


Je vais donc analyser et expliquer ce qui se passe et comment ça se passe plutôt que faire des prédictions.


Acte 1 : chute de l’offre, reprise en V


En prenant les données disponibles pour le Québec[12], nous voyons une claire chute qui débute au 1er trimestre (les 3 dernières semaines du mois de mars causent cette chute) et qui atteint son apogée au 2e trimestre (avril-mai-juin). C’est une chute de 15,5% par rapport au sommet du 4e trimestre de 2019, ce qui place cette récession parmi les championnes de tous les temps.


Si nous avons perdu près de 545 000 emplois au creux du confinement de la première vague, nous en avions récupéré 325 000 à la fin d’août, avant le début de la deuxième vague. Le PIB a probablement suivi la même trajectoire. D’une chute de 12,5% de l’emploi au creux, nous n’étions plus qu’à 5% de baisse en août. Nous pouvons croire que le PIB a suivi la même trajectoire[13].


Cette trajectoire a été observée partout au Canada et aux États-Unis[14].


Certains secteurs comme le commerce de détail, après avoir subi la même chute que toute l’économie pendant le confinement, ont repris et même dépassé le niveau de décembre 2019. C’est la reprise économique en « V ».


D’autres secteurs, comme la restauration ou l’hébergement, sont totalement laissés pour compte. L’économie a donc repris, mais pas partout. Ce point est extrêmement important pour la suite.


Ce graphique montre l’importance relative des différents secteurs touchés au Québec.


Acte 2 : Le changement de comportement et de la demande.


L’exemple du commerce de détail est parlant. Ce secteur, et bien d’autres comme la fabrication ou la construction, ont souffert pendant le confinement. Il y a eu un choc d’offre : une fermeture forcée des activités. Or, dès la réouverture, les activités ont repris, pour revenir à un niveau proche de l’époque pré-confinement, sinon pour le dépasser.


Ajoutons aussi à cela tous les autres secteurs de l’économie qui ont été peu ou pas affectés par le confinement, notamment les services essentiels ou le travail de bureau qui s’est transformé en télétravail.


Certaines industries ne se sont jamais relevées après le déconfinement. Ces activités sont généralement dans le secteur des services et ont comme point commun de nécessiter de regrouper plusieurs personnes au même endroit.


Ces services ont été déconfinés comme tous les autres. Pourtant, la clientèle n’était plus au rendez-vous. Les consommateurs avaient changé leur comportement. Soulignons particulièrement les transports, dont la somme économisée est importante pour les ménages, est constitué d’une forte part d’essence et d’achat de véhicules, qui sont tous importés, ce qui a contribué à réduire nos importations.

Acte 3 : La planche à billet à la rescousse de l’économie


La réaction de la Banque du Canada, et de toutes les grandes banques mondiales, a été d’imprimer de l’argent, comme je l’ai relaté dans un billet le 8 avril[15] 2020.


Selon le même principe de « monnaie de cartes », nous avons imprimé de l’argent pour financer les emprunts du gouvernement, et par ses programmes, le gouvernement l’a « parachuté au centre-ville ». La bonne nouvelle, c’est que les taux d’intérêts sur ces nouveaux emprunts sont proches de 0%. Ils ne nous coûtent presque rien. L’autre bonne nouvelle est que nous ne rembourseront probablement jamais ces emprunts : la dette n’est que comptable, le gouvernement possède le prêteur.


Ce nouvel argent a été transféré de deux façons : en transferts directs (PCU et autres), mais également en paiement d’impôts et de cotisations reportés, dans une moindre mesure. Le résultat net est que malgré une chute du revenu primaire des ménages (surtout des salaires et revenus de travail autonome), le revenu disponible des ménages n’a jamais été aussi élevé.


Mais créer de l’argent à partir de rien a toujours eu le même impact, depuis la nuit des temps : l’inflation. Nous y reviendrons.


Bref, le consommateur a donc un revenu disponible record, mais il ne dépense pas autant qu’avant. Que s’est-il passé?


Acte 4 : La peur du virus


Il est important de démystifier les pertes économiques qui ont été causées par les décisions du gouvernement (choc d’offre) de celles qui sont le résultat du changement de comportement des consommateurs (choc de demande). Le premier choc est artificiel et le second, naturel, causé par la peur du virus. Les gens n’ont pas refusé d’aller au restaurant cet été parce que le gouvernement a imposé le port du masque, les gens ont eu peur d’y croiser un anti-masque qui crie trop fort et contamine tout le monde!


Cette peur, en plus d’être représentée dans la chute de la demande de certains biens et services, s’est reflétée plus que jamais dans l’épargne. L’épargne a fait un bond aux proportions titanesques! Du jamais-vu.


Les gouvernements ont multiplié les mesures pour mettre de l’argent dans nos poches et stimuler la consommation, mais cet argent est finalement resté dans le compte en banque! Un bond de 297% de l’épargne des ménages par rapport à décembre 2019. Le consommateur a donc réduit sa consommation plus fortement encore que la chute de son salaire naturel. Au total, en données non-annualisées, c’est 36 milliards de dollars qui ont été stockés en épargne en attendant que passe la tempête, soit 20 milliards de $ de plus que la normale. C’est, en moyenne, 2 370$ de plus par Québécois de 0 à 99 ans, en 3 mois.


Ce phénomène est observé partout au Canada et aux États-Unis et se prouve par un marché boursier qui fracasse des records pendant la pire des récessions. C’est une explication pour ce phénomène : l’argent doit bien aller quelque part.


Le gouvernement n’a pas exigé de ne plus dépenser et d’épargner en attendant que la tempête passe. Les gens l’ont fait par eux-mêmes. C’est selon moi la plus grande leçon de cette crise économique : il y a eu un choc de production, mais surtout un choc de consommation. Tout l’argent nécessaire pour relancer l’économie dort dans les comptes en banque. C’est pourquoi l’économie n’est pas encore pleinement rétablie.


L’effet des mesures du gouvernement


Les mesures du gouvernement ont essentiellement affecté l’économie pendant trois mois : en mars, avril et mai. Dès juin, tout ce qui était production et consommation de biens revenu à la normale. Si la peur du virus était disparue, tout porte à croire que l’économie tournerait essentiellement à plein régime aujourd’hui. À l’exception des activités touristiques et des grands événements, tout est ouvert et les consommateurs ont tout l’argent dont ils ont besoin pour consommer comme avant. Seulement, ils ne le font pas. Il y a donc une partie de la récession qui est causée par rien d’autre que la peur du virus.

Le coût du confinement, donc, aura été la chute des 1ers et surtout 2e trimestre causé par un choc d’offre. Je fais l’hypothèse qu’au moins une partie de ce que nous observons au 3 trimestre est d’avantage causé par la peur du virus. Les calculs suivants expliquent la situation.

L’année n’est pas terminée et la 2e vague aura de nouveaux coûts. Néanmoins, pour le moment, j’estime le coût du confinement à 22,7 milliards de $ de PIB perdu, et le coût de la peur naturelle du virus à 12,2 milliards de $. Notez que je me base sur un PIB potentiel qui aurait continué de croître, mes estimations sont donc gonflées à la hausse.

Le prix d’une vie sauvée


Reprenons les chiffres expliqués dans la première partie et faisons l’hypothèse que 50% des gens auraient été infectés. Si nous n’avions rien fait, nous aurions eu 54 000 morts. Nous en avons actuellement un peu plus de 6000; nous en avons donc sauvé potentiellement 48 000 vies.


Le coût de la pandémie a été entre 22,6 et 34,8 milliards de $, soit 22,6 pour le confinement et 12,2 pour peur naturelle du virus.


Le calcul du coût par vie sauvée va comme suit :

Mon estimation est que chaque vie sauvée a coûté entre 472 000$ et 727 000$ à la société.

Est-ce un trop gros prix? Ce n’est pas à moi de me prononcer.

Corona-récession : la suite des choses

Bien malin est celui qui peut prédire la suite des choses. D’abord le sort de l’économie est surtout tributaire du virus. Y aura-t-il oui ou non une 2e vague? Quelle force aura-t-elle? Quelles mesures les gouvernements prendront-ils pour la contrer? Aurons-nous un vaccin ou une immunité de troupeau et quand?

Il y a, en revanche, quelques points d’analyse sur lesquels je peux m’exprimer.

La meilleure façon de stimuler l’économie : donner de l’argent au monde.


Les comptes en banques sont pleins. Le programme le plus en vue, la PCU, a coûté 80,6 milliards $ au gouvernement fédéral. Il a pourtant un déficit prévu de près de 400 milliards $, et ce, pour des calculs effectués avant la 2e vague.

Il y a donc de quoi se questionner sur le coût et l’efficacité des autres mesures.

Pour sauver un transporteur aérien, un propriétaire d’hôtel, un propriétaire d’immeuble commercial ou la propriété d’un cirque, quelle sera le montant de la facture? Dans tous ces cas, les avions, les hôtels, les immeubles resteront en place. Si faillite il y a, les actifs seront transférés au nouveau propriétaire, il y a toujours un acheteur quelque part. C’est la base du système capitaliste.

Mon conseil au gouvernement : avant de signer des gros chèques pour prétendument sauver des emplois, comptez combien de personnes vous pouvez aider pour chaque million dépensé. Visez toujours le plus grand nombre. Quand la pandémie sera terminée, ils auront l’argent pour relancer l’économie au galop!


La monnaie de carte et l’inflation


La grippe espagnole de 1918-1919 a été marquée par un phénomène: une flambée boursière, suivi d’un crash à la fin de la pandémie. Je crois que nous vivrons le même scénario.

Il y a de l’argent dans le système financier, beaucoup d’argent. Plusieurs spéculateurs, économistes en tête, s’attendaient à une déconfiture boursière catastrophique qui ne s’est pas matérialisé. C’est qu’on a oublié de calculer toute cette épargne qui doit bien aller quelque part. Si nous ne voyons pas d’inflation actuellement, c’est que l’argent n’est pas encore sorti du système financier pour aller dans l’économie réelle.

Ça changera. La fin de la grippe espagnole a été accueillie par une année de festivités. Les gens sont enfin sortis de leur confinement et se sont remis à profiter de la vie. Je suis convaincu que ça se reproduira. Les consommateurs retireront leur épargne et la bourse connaitra une véritable correction pendant que l’économie redémarrera à pleine vapeur. Nous verrons certainement de l’inflation.



Mathieu Marchand

Le Vulgaire Économiste



Vous pouvez télécharger le débat complet en format PDF ici:

Debat_Vulgaire_Economiste_vs_IEDM
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[1] J’ai écrit de nombreux articles depuis le mois de mars. L’ensemble de mes publications, entre mars et août 2020, forment une théorie unifiée du problème épidémio-économique que nous vivons. La présente analyse rassemble donc l’essentiel de mes précédents écrits à ce sujet. Voir mon blogue. [2] https://www.mathieumarchand.com/post/covid-19-au-quebec-estimer-les-cas-fantomes [3] https://ourworldindata.org/coronavirus [4] https://www.mathieumarchand.com/post/covid-19-estimer-le-meilleur-modele-pour-le-quebec [5] https://www.mathieumarchand.com/post/covid-19-3-scenarios-pour-le-quebec-the-good-the-bad-the-ugly [6] Source : https://medium.com/wintoncentre/how-much-normal-risk-does-covid-represent-4539118e1196 [7] https://www.hema-quebec.qc.ca/publications/communiques/archives/2020/communiques-2020/etude-seroprevalence-resultats.fr.html [8] Source : ISQ [9] https://www.mathieumarchand.com/post/covid-19-au-quebec-autopsie-de-la-1re-vague [10] https://www.worldometers.info/coronavirus/coronavirus-incubation-period/ [11] Monsieur Spock est un personnage de Star Trek, s’il est nécessaire de le spécifier. [12] Données de l’ISQ par le biais de sa que de données des statistiques officielles sur le Québec.

Pour le PIB : https://bdso.gouv.qc.ca/pls/ken/ken2123_navig_niv_3.page_niv3?p_iden_tran=REPERRYZEPV20-2033210435480E-2&p_id_sectr=420 Pour l’emploi : https://bdso.gouv.qc.ca/pls/ken/ken2121_navig_niv_1.page_niv1?p_iden_tran=REPERYO9XHE53-56741712302C(0-r&p_id_domn=261 [13] Note méthodologique: j’utilise les données annualisées, c’est-à-dire quel aurait été le PIB si toute l’année avait été comme ce trimestre. Je trouve que cela donne une meilleure vue de la position relative de l’économie par rapport à « où nous devrions être ». Pour connaître le vrai chiffre trimestriel, divisez par 4; pour le chiffre mensuel, par 12. [14] Voir le tableau de bord de Statistiques Canada : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/71-607-x/71-607-x2020009-fra.htm [15] https://www.mathieumarchand.com/post/covid-19-au-quebec-la-monnaie-de-carte

 

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