• Mathieu Marchand

Aide gouvernementale pour le COVID-19: Incitation à congédier (et arrêter de travailler)

« Ceux avec les plus grands pouvoirs, protégez ceux qui n’en ont pas »

-Professeur Charles Xavier, chef des X-Men.


Avant de commencer, je tiens à souligner que ceci n’est pas une critique du travail du gouvernement. En temps de crise, il faut bouger rapidement et élaborer des mesures d’aide pour la population en détresse financière. Je n’aurais moi-même sûrement pas imaginé mieux. MAIS, (parce qu’il y a toujours un mais) on réalise quelques jours plus tard les effets que ces programmes peuvent avoir. Il faut les décrire et les définir pour prendre de meilleures futures décisions. Voici les constatations.


Je suis d’abord surpris par la vitesse vertigineuse des mises à pied dans le secteur privé. Restaurants, bars, hôtels, tout ce qui est touristique, commerces non-essentiels : tout semble fermer. On peut le comprendre : les clients ne sortent plus, nous sommes dans l’incertitude face à la durée de la crise et, dans plusieurs cas, les employés sont aux prises avec des enfants à la maison.


Il n’y a pas que les commerces de première ligne. Les fournisseurs aussi, devant la fermeture de leur chaîne de distribution (les commerces), ont la même réaction. Ma conjointe travaillait pour une de ces entreprise, fleurissante et en pleine croissance d’ailleurs, qui produit un bien que l’on pourrait qualifier de non-essentiel. Congédiée, temporairement il faut le dire, au jour 3 de la quarantaine! Au jour 3!


Et finalement, il y a nous, les travailleurs autonomes. Pigistes ou propriétaires de boutiques qui doivent fermer, faute de clients. Les sous-traitants sont les premiers coupés par les entreprises qui veulent maintenir leur bilan en santé.


Prenons les données de l’Institut de la Statistique du Québec, voici le portrait des principaux secteurs potentiellement touchés selon les emplois en février (il y a à peine 3 semaines!).

Source : Institut de la Statistique du Québec, https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/travail-remuneration/resultats-epa-202002.pdf

* : Une partie seulement du secteur de la fabrication est touchée

Potentiellement 2 millions de travailleurs sont à risque de perdre, ou ont déjà perdus leurs emplois. Vous avez bien vu : pratiquement la moitié des travailleurs. En termes de catastrophe économique potentielle, même 1929 n’arrive pas proche. Je n’ai aucune donnée officielle pour avancer ce qui suit : mais mon pifomètre (je suis dans le métier depuis 20 ans) me dit que nous avons au moins 300 000 nouveaux chômeurs dès cette semaine. Je suis de nature conservatrice dans mes estimations.


Le hasard moral, ou l’incitation à congédier


Le hasard moral est le terme scientifique pour désigner ceci : devant l’incertitude face à la crise et à sa durée, l’employeur a deux choix devant lui : continuer de payer ses employés, ou les congédier. Les deux ne sont pas équivalent : dans un cas, les salaires (et cotisations sociales) sortent de sa poche, dans l’autre le fardeau est distribué sur l’ensemble de la société. Or, les 2 paliers de gouvernement se sont empressés pour mettre sur pied des programmes de soutiens aux travailleurs, qu’ils soient ou non normalement admissibles à l’assurance emploi. Que fait l’employeur dans cette situation? Il est incité à congédier davantage.


Qu’on se comprenne. L’entreprise veut d’abord et avant tout survivre ce passage à vide afin de continuer d’exister au sortir de la crise. Mais même pour le gestionnaire avec un grand cœur, l’assurance que ses employés congédiés pourront bénéficier d’aide de la part du gouvernement peut devenir une justification dans sa tête pour se convaincre qu’il fait une bonne chose. Quelle est, après tout, la contrepartie offerte pour les entreprises? Des prêts (le gouvernement appelle cela des liquidités, mais il s’agit vraiment de s’endetter encore un peu plus) et un crédit d’impôt de 10% sur les salaires. Les deux options ne sont pas équivalentes. Malgré toute la bonne volonté des gouvernements, l’incitation est asymétrique, et les employeurs continueront leurs mises à pied.


Qu’est-ce qu’on fait à partir de là?


Les gouvernements planchent à l’élaboration de mesures d’aides pour aider les entreprises. Pendant qu’ils élaborent de nouveaux plans, j’aimerais mettre en lumière les points et questionnements suivants :


1. Le désastre économique est déjà commencé. L’effet domino s’abat sur l’économie à une vitesse que même les plus pessimistes n’auraient pas pu prévoir.

2. Voulons-nous être solidaire de ceux qui ne le sont pas?

3. Voulons-nous aider à favoriser le maintien en emploi, ou la santé financière du propriétaire?

4. Qu’en est-il des entreprises qui reçoivent déjà des subventions et qui congédient quand même?

5. En ce moment historique, faut-il prioriser les humains, ou les bilans comptables?


Évidemment, le scénario idéal serait que la crise passe, que les entreprises survivent et réembauchent tous leurs anciens employés au sortir de cette crise. Je doute de plus en plus à chaque minute que ceci soit possible.


Je vais finir en rappelant le principe de base du système capitaliste : lorsqu'une entreprise fait faillite, ses actifs sont liquidés et sont rachetés par un nouvel acheteur qui peut redémarrer une entreprise à coût réduit. Ce nouvel entrepreneur, qui oui, se nourrit du malheur des autres, aura néanmoins une entreprise plus profitable parce qu’il a acheté ses actifs à bas prix. Le rebond de l’économie n’en sera que plus fort.


Le coronavirus s’attaque aux humains. Les actifs ne seront pas affectés. Les avions seront toujours là, tout comme les hôtels, les immeubles, les ordinateurs et les autres équipements. La propriété de ces actifs peut changer. C’est aux gouvernements de décider les milliards de dollars qu’ils veulent alors consacrer au maintien de ces propriétaires actuels. Et surtout, de comparer ce chiffre aux milliards accordés à la survivance des ex-travailleurs. Et voir quel côté ils doivent privilégier.



Mathieu Marchand

Le Vulgaire Économiste

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