• Mathieu Marchand

Covid-19 - Avant de jouer à la roulette russe à la poursuite de l’immunité

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Je n’écris pas ceci pour m’opposer au gouvernement. J’ai (encore) confiance que les bonnes décisions sont prises, mais peuvent être expliquées avec difficulté devant les journalistes.

Je m’adresse à tous les autres, *vous*, surtout ceux sur les réseaux sociaux qui passent des commentaires ou donnent des conseils avec ce que nous devrions faire avec nos enfants. L’impatience de certains me fait peur. C’est du comportement des 10% les plus impatients ou insouciants dont j’ai peur, pas des mesures officielles que nous prendrons.

Ce virus n’est pas bénin, même pour les plus jeunes. Lisez ceci avant de sortir dehors courir après tous ceux qui toussent!


Il y a eu des morts chez les enfants ailleurs dans le monde

Même s’il n’y a pas de morts en bas de 30 ans au Québec, il y a eu des hospitalisations. Même un bambin. L’hospitalisation n’est pas le fun! Ailleurs dans le monde, il y a eu des morts chez les 0 à 9 ans.

Il est vrai qu’il y a une grosse asymétrie dans la mortalité avec ce virus qui attaque surtout les plus âgés. Le taux de mortalité, par rapport aux cas détectés (nous ne connaissons pas tous les cas) est de cet ordre.


Remarquez que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu (encore) de décès chez les 0-29 ans au Québec que c’est impossible. Il y en a eu ailleurs. Je prends l’Italie comme exemple.


Malgré tous ses problèmes, l’Italie est un des pays qui a testé le plus au monde : 26,7 tests par 1000 habitants contre 21,3 tests par 1000 habitants au Québec. Donc, malgré leur mortalité de beaucoup supérieure, ils ont détecté beaucoup plus de cas également. Avec leur plus grande population brute, la loi des probabilités a fait qu’il y a eu des enfants qui sont morts du coronavirus. Les jeunes, plus en santé, prennent plus de temps à mourir que les vieux. Il est possible qu’au Québec, un jeune ne soit pas encore mort. L’épidémie ayant au moins 3 semaines d’avance en Italie, on détecte donc un certain taux de mortalité chez les 0-29 ans, mortalité que nous pourrions voir bien vite ici si nous sortions tous pour atteindre l’immunité.


Je me permets de faire une moyenne pondérée (colonne rouge) pour prendre en compte les quelques décès qui ont eu lieu chez les moins de 29 ans en Italie. Je pondère la moyenne plus fortement au Québec. J’arrive à un taux de mortalité que plusieurs critiqueront : ce n’est pas le taux qui est important dans mon analyse. C’est l’ordre de grandeur. La différence entre les tranches d’âge.


Le R0 et l’immunité de troupeau


L’immunité de troupeau (oui je sais on traduit par immunité de groupe, mais j’aime vraiment le terme troupeau), c’est quand suffisamment de gens auront attrapé la maladie et seront immunisés. Une nouvelle personne infectée ne rencontrera plus suffisamment de personnes non-immunisées et le virus cessera de se propager naturellement.


Le R0, c’est combien de personnes le premier zombie débarqué de l’avion a infecté. 2? 3? 4? 5? Le chiffre au début de l’épidémie en Chine était autour de 2. Plus les études avancent, plus le R0 augmente. Il serait rendu entre 4 et 5,5 dans les études les plus récentes. J’ai calculé moi-même environ 4,5 pour notre réalité (densité de population, température etc.).


Combien faut-il de pourcentage de la population infectée pour atteindre l’immunité de troupeau? La formule est simple : 1 - (1/R0). Prenez un R0 de 4, ça fait : 1 – ¼ = 1 – 0.25 = 0.75. C’est 75% de la population qui doit être immunisée pour atteindre l’immunité de troupeau!


Prenez 3, prenez 5, dans tous les cas, on sait que le coronavirus est foutuement contagieux et se propage rapidement. Ça veut dire que l’immunité de troupeau sera atteinte quand beaucoup plus que juste la moitié de la population l’aura pogné.


Oubliez ce scénario. Personnellement, je pense que la meilleure chance est d’identifier et d’isoler nos malades (tous les entasser dans un CHSLD n’est pas une bonne idée) et de maximiser les mesures de protection (lavage de main, distanciation, port du masque, désinfection des lieux) pour ne pas attraper le virus. En attendant le vaccin.


Il y a 91 candidats vaccins actuellement à l’étude dans le monde. Jamais l’humanité ne s’était autant mobilisée pour combattre un même ennemi. Je vais tenter ma chance sur cette stratégie.


Immunité de troupeau avec notre démographie au Québec


Le Québec est âgé. Les jeunes de 0 à 9 ans ne représentent que 10% de la population. Les 60 ans et + forment 25% de notre population. Et nous venons de dire que pour atteindre l’immunité de troupeau, il faudrait infecter environ 75% des Québécois. Ça ne nous laisse plus beaucoup d’options...

Nous n’atteindrons pas l’immunité de troupeau juste en rouvrant les écoles. L’effet sera même tellement marginal qu’on ne sentira même pas l’effet lors de la possible 2e vague de l’automne. Nous devrons être beaucoup plus nombreux à nous mettre en danger.


Bien sûr, nous pourrions isoler nos 60 ans et +. Dans cette condition, TOUS LES AUTRES QUÉBÉCOIS DEVRONT ATTRAPER LE VIRUS afin d’atteindre l’immunité de troupeau. Obèse, fumeur, diabétique, il n’y aurait pas d’exception si nous traçons la ligne à 60 ans. (J’ai moi-même quelques-unes de ces qualités.😉)


Notez que le total de 34 400 morts peut sortir d’un chapeau. La marge d’erreur est de plus ou moins 20 000. L’important, c’est qu’il y aura des morts dans toutes les tranches d’âge, y compris chez les plus petits.


L’alternative, répartir le virus dans 75% de la population, également selon toutes les tranches d’âge, fait frémir.

Là encore, il y a une énorme marge d’erreur sur les 215 000 morts. Ne considérez que l’ordre de grandeur avec le 33 000 de tout à l’heure. La pyramide démographique du Québec verrait son sommet être littéralement fauché. Et constatez que la différence de mortalité chez les jeunes enfants n’est pas énorme : il y en aurait quand même.


C’est le prix à payer pour l’immunité de troupeau. Considérez que dans la vraie vie, nous échapperions probablement quelques foyers pour personnes âgées encore. Des papys et mamies à la maison seraient malencontreusement infectés. La triste réalité serait quelque part entre ces deux graphiques.


La réalité dans les écoles : « Thomas la morve »


Vous connaissiez tous un Thomas la morve dans vos classes au primaire. Les parents de jeunes enfants, vous en avez sûrement déjà spotté un en allant porter vos enfants à l’école ou à la garderie le matin. Cet enfant qui semble toujours là, même quand il est malade. Celui que les parents dumpent parce qu’ils doivent aller travailler.


Je dois dire que toutes mes grippes, mes rhumes (et mes nuits assis sur le trône) depuis la dernière décennie proviennent essentiellement de deux sources : ma fille et mon fils. Ils ont ramené ça directement de l’école ou de la garderie. Chaque fois, mes enfants ou moi avions identifié le Thomas la morve le matin même. Et moi qui n’avais rien demandé, je savais très bien ce qui s’en venait pour les prochains jours.


Je n’ai pas envie d’endurer ça avec la Covid! Est-ce trop demander?


Si vous avez vu la vitesse de propagation dans nos CHSLD, je vous prie de tenter de faire le calcul pour nos écoles. Quel est le R0 dans une école? La qualité des bâtiments est comparable dans bien des cas. Un seul Thomas la morve le matin et c’est la bombe atomique.


Ce n’est pas la mortalité du virus pour les enfants en tant que tel qui m’inquiète, c’est sa vitesse de propagation dans un tel environnement! Elle dépendra, de beaucoup, du nouveau COMPORTEMENT des gens. Si changement il y a eu. À écouter les conversations, j’en doute.

L’émotion que vous n’avez pas compris de la part des parents


Je comprends les chiffres. Je comprends que mon enfant a peut-être juste une malchance sur 5000 de mourir du virus. Mais même moi, dont les chiffres sont ma vie, j’ai de la misère avec ça.


Un père va vouloir prendre la première balle avant de lancer ses enfants dans le danger.


Depuis le confinement, je suis la seule personne désignée pour aller au Maxi ou chez Rona (oh c’est vrai ça existe pu ça hein?). Je protège ma famille.


Comment me faire comprendre que dans deux semaines, mon système de cocon protecteur sera bon à jeter? Sur la décision de celui-qui-ne-porte-pas-de-masque?


Comment me faire comprendre aujourd’hui qu'on ne peut pas aller voir papy et mamie, qui sont enfermés depuis 40 jours comme nous, mais que dans deux semaines, on va aller revoir Thomas la morve?


Et surtout, comment gérer tous les gérants d’estrade qui n’ont pas d’enfants dans ces tranches d’âge et qui nous font la morale sur ce qu’on devrait faire? Et tous les médecins et les pédiatres qui nous recommandent de le faire, comme si 500 enfants potentiellement morts n’était qu’une simple statistique? Mon analyste-chroniqueur-ex-politicien préféré pour qui l'école devrait être obligatoire? (Ça, ce serait franchir le Rubicon, heureusement, le gouvernement ne va pas là.)


Ma position : si ce n’est pas votre enfant, ce n’est pas vos oignons! Nous prendrons les chiffres, nous prendrons les statistiques, je suis ici pour vous aider à faire vos calculs, mais nous prendrons nos propres décisions avec nos enfants. Ça fait donc 1 794 172 parents (0 à 9 ans) qui ont un mot à dire sur le sujet et 6 690 793 Québécois qui devraient franchement se la fermer!


Des congés de maladie à profusion, un parent à la maison


S’il faut rouvrir les écoles, et bien soit, mais il faudra en fermer souvent pour des cas de nouvelles éclosions. Et surtout, on ne pourra pas tolérer un enfant qui présente le moindre symptôme. Est-ce que l’école peut me l’assurer? Dois-je donner un iPhone à mes enfants pour qu’ils m’appellent en cachette pour que j’aille les chercher?


Le parent dont l’enfant présente des symptômes, en plus d’être à risque lui-même, devra sûrement s’isoler encore 14 jours. La santé publique n’a pas levé cet ordre. Il faudra des congés de maladie, et beaucoup. Je n’ai pas entendu le gouvernement réfléchir à ce détail.


Autre aspect : la distanciation dans les écoles. Forcément, avec nos bâtisses déjà vétustes avant même l’arrivée du virus, il n’y aura pas de place pour tous les enfants. Je n’ai aucune idée comment ils vont faire d’ailleurs. Il devra y avoir des parents à la maison.


L’aide financière d’urgence s’est imposée sans même se poser de question pour les parents qui ont dû s’occuper des enfants à la maison après la fermeture des écoles. Cela allait dans la normalité des choses. Il faudrait peut-être normaliser un système? Un parent à la maison peut faire du télétravail également. Au moins à temps partiel. Avec un horaire atypique. Il n’a pas besoin du plein 2000$, mais un certain montant serait un incitatif. En plus de contribuer à la distanciation sociale.


Oui, j’inclus 50% de papas à la maison dans mon idée! Je le fais moi-même et j’adore ça. Essayez messieurs! Le Xbox peut être un outil éducatif. 😉


La situation est la même pour les enfants de vieux parents. On comprend bien que les CHSLD et les centres de personnes âgées sont le point faible de notre système. Nous voudrions peut-être sortir nos parents de là et les ramener à la maison. Financer des proches aidants peut-être? Il me semble qu’on a déjà parlé de ça dans l’actualité.


Oui je veux redémarrer l’économie, je suis économiste calisse!


N’allez pas croire qu’un économiste ne voudrait pas qu’on ressorte travailler pour faire rouler l’économie! Bordel, oui je le veux! Même égoïstement, il faut une économie pour qu’un économiste trouve du travail!

J’ai d’ailleurs mis beaucoup de temps et d’efforts à construire un modèle et proposer des scénarios de sortie de crise que vous pouvez lire ici. J’ai aussi pondu un texte que je voulais drôle, mais qui ne l’est pas tant, pour traduire concrètement comment nous pourrions ressortir vivre nos vies tout en minimisant nos chances d’attraper le virus, que pour pouvez lire là.

Mon message se résume en 3 points :

1. Il faut sortir, mais en maximisant les mesures de protection. Oui, même le masque! Je ne sais même pas pourquoi on débat encore sur le port du masque depuis 2 mois tandis que la non-dangerosité du virus pour les enfants semble être unanime.

2. Teste, identifie, isole. La stratégie dont tout le monde parle qui a porté fruits en Asie du Sud-Est ainsi qu’en Corée du Sud. Il faut tester massivement (la simple prise de température généralisée permet d’économiser les tests plus complexes qui utilisent les bâtons-de-nez). Il faut identifier les porteurs du virus et les isoler. Je proposerais même d’identifier les guéris. S’ils sont immunisés, ils seront très précieux. Ils pourront travailler là où les autres ne veulent pas (moyennant une prime, bien sûr. Les anticorps, ça se paye!)

3. Ne courez pas après le virus. La stratégie de l’immunité de troupeau est une mauvaise idée. Attendez le vaccin. Sortez, vivez vos vies, mais comme si chaque personne était potentiellement contagieuse. Faites-vous un petit groupe de personnes de confiance que vous côtoyez et minimisez les rencontres avec des gens extérieurs à votre cercle. C'est une façon plus sûre.... de trouver le salopard qui vous a refilé la maladie! :)

D’ici là, prenez-soins de vous.

Mathieu Marchand

Le Vulgaire Économiste

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