• Mathieu Marchand

Covid-19 au Québec: La monnaie de carte

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Je ne crois pas que plusieurs autres peuples aient cet exemple dans leur histoire. Ça tombe bien d’être Québécois / Canadien-Français.


En Nouvelle-France, à plusieurs reprises entre 1685 et 1760, la monnaie métallique vint à manquer. Conséquence d’une économie importatrice d’abord, toute la monnaie en circulation s’en allait, tôt ou tard, au port de Québec pour payer des produits importés de France (ou de ses autres colonies). Il fallait continuellement réapprovisionner la colonie en pièces de monnaie. L’approvisionnement étant impossible en hiver, la monnaie manquait particulièrement pendant cette saison.


À cette époque, il n’y avait pas encore d’imprimerie en Nouvelle-France. La majorité des colons ne sachant pas écrire, le papier était rare également. Il y a une chose toutefois que la colonie possédait en abondance pour passer les longues soirées d’hiver : des cartes à jouer!


L’intendant Jacques de Meulles est le premier à avoir cette idée en 1685. Il réquisitionne les cartes à jouer et en fait des coupures de 1$, 5$ et 10$ (traduction en monnaie d’aujourd’hui). Il les signe et émet une ordonnance à l’effet que ces cartes sont dorénavant la monnaie officielle de la colonie. Tous doivent l’accepter (quand vous lisez « ce billet a cours légal » sur vos billets de banque, ça veut dire ça). La monnaie de carte est considérée comme la première monnaie de papier en Amérique du Nord.


Ça marche un certain temps et on répète l’expérience à plusieurs reprises, tant et si bien que la monnaie de carte a cours légal de façon quasi ininterrompue jusqu’à la conquête en 1760.


Qu’est-ce qui marchait, qu’est-ce qui ne marchait pas.


Le principe de base de la monnaie de carte était une dette de la colonie envers ses sujets : une promesse que l’intendant allait échanger cette carte contre de la vraie monnaie de pièces lorsque la France en enverrait dans la colonie. Tant que la relation de confiance tenait, la monnaie de carte fonctionnait.


Naturellement, fabriquer de la monnaie de carte était facile. En mettant les problèmes de fausse monnaie de côté (qui valurent à quelques dizaines de colons et militaires d’êtres pendus), le gouvernement de la Nouvelle-France lui-même avait tendance à créer plus de monnaie de carte que ce qu’il avait les moyens de rembourser en pièces. Le résultat : de l’inflation!


Les gens n’étaient pas dupes et à mesure que la monnaie de carte en circulation augmentait (que la consommation augmentait bref), le système s’ajustait et les prix augmentaient. La colonie a souffert de quelques épisodes d’hyperinflation, principalement dans les périodes de guerre.


Voyez-vous une différence entre ce qui s’est passé au 18e siècle et nos gouvernements modernes qui s’endettent pour nous donner un chèque de 2000$? Ou encore avec les banques centrales qui impriment de l’argent en cochon pour racheter les obligations du gouvernement sur les marchés financiers? Pas vraiment…


La monnaie ne fait pas pousser le blé


L’impression de la monnaie de carte était plus grande en temps de guerre et je veux m’attarder à la guerre de la conquête de 1754 à 1760. À cette époque, beaucoup de colons sont enrôlés dans la milice pour aller combattre. Particulièrement pendant l’été du siège de Québec, en 1759, où il est dit que chaque homme de 7 à 77 ans étant capable de tenir un fusil devait défendre la colonie. (C’est probablement une exagération, mais comprenons qu’ils étaient beaucoup).


Le gouverneur Vaudreuil et l’intendant Bigot émettent alors plus de monnaie de carte pour financer la guerre, mais les hommes étaient au front et non pas dans les champs à cultiver leurs terres, ni dans les villes et villages à fabriquer et manufacturer des biens. Il s’en suit une inflation galopante ainsi que trois années de famine : 1758-1759-1760.


En 1760, le chevalier de Lévis, successeur du marquis de Montcalm décédé sur les Plaines d’Abraham, ordonne à la population d’abattre et de manger ses chevaux, sous peine d’aller en prison (ou pire). Il faut comprendre la réticence de la population de l’époque : avoir un cheval et un char (une charrette, une cariole), c’était comme avoir un gros-pickup aujourd’hui. Presque tous les colons en avaient.


À la fin de la guerre, la France ne remboursa jamais la pleine valeur de ces cartes (estimé à pas plus de 20%) et la colonie, maintenant britannique, tomba en profonde récession.


C’est quoi le rapport avec le coronavirus?


Nous sommes actuellement en économie de guerre où tous les commerces non-essentiels sont fermés depuis bientôt trois semaines. Ils continueront de l’être pour un temps. Il suffit d’aller dans les supermarchés pour voir qu’il manque un petit peu de tout : conserves, poches de riz, papier de toilette! (Il ne manque pas de fruits et légumes frais remarquez, et la veille dame qui manipulait les raisins dans les sacs pour y goûter la semaine passée m’a convaincu de rester aux fruits congelés et au V8 pour le temps de la crise.)


Je ne pense pas m’acheter une nouvelle voiture ou planifier un voyage dans les prochaines semaines non-plus. Je suis en mode bas de laine. Si la crise se termine bientôt et que moi et ma conjointe retrouvons nos emplois, cet argent qu’il nous reste ira probablement en grosses dépenses de rénovations cet été. Nous ne serons probablement pas les seuls. Après le papier de toilette, il pourrait manquer de 2 X 4.


À l’autre bout, les gouvernements multiplient les mesures de soutien au revenu et à l’économie. Chèques de 2000$ par mois au plus grand nombre de nouveaux chômeurs possibles, hausse de l’allocation pour les enfants, délais pour payer ses impôts, autant pour les particuliers que les entreprises, subventions sur les salaires, programmes de prêts et garanties de prêts, alouette! On donne de l’argent et on retarde la perception des revenus! Bien malin celui est capable de chiffrer le coût de toutes ces mesures aujourd’hui.


Il s’agit de la même histoire que la monnaie de carte. Nous sommes en plein dedans : en 1758. Tout est emprunté. En échange d’une promesse de payer plus tard, on fait pleuvoir un déluge de monnaie immédiate sur l’économie. Fort probablement que la Banque du Canada commencera à instaurer des programmes de rachat de ces obligations (en clair : imprimer de la monnaie), elle l’a déjà fait pour aider Terre-Neuve-et-Labrador la semaine dernière. La Réserve fédérale américaine le fait déjà abondamment!


Impression de monnaie + baisse de la production = inflation.


Quel est l’ampleur du dommage?


Je ne sais pas encore, et il se peut que le dommage soit limité. Nous ne sommes pas dans une guerre de sept ans.


Un petit calcul simple, supposons que l’économie est fermée à 50%. Supposons que le chèque de 2000$ ne soit que la moitié que ce que la plupart des travailleurs ayant perdu leurs emploi recevaient en salaire (je sais, ce n’est pas le cas, suivez juste le calcul). La moitié des travailleurs reçoivent la moitié de leur argent; il y a donc 25% moins de monnaie en circulation qu’avant. Mais l’économie produit 50% moins qu’avant également. Il y aura, au net, 50% trop de monnaie. À terme, les prix devraient augmenter d’autant (dans 1 ans, dans 5 ans? Je ne sais pas.).

Serons-nous fermés 2 mois? 3 mois? Je ne sais pas. Quelle est la quantité de monnaie qu’on emprunte au futur pour verser dans le présent, par rapport à ce que l’économie a à nous vendre? Je n’ai pas encore fait les calculs.


Je veux juste avertir que nous sommes présentement dans cette dynamique et l’inflation, après s’être caché pendant la dernière décennie, pourrait se remontrer le visage pendant et au sortir de cette crise. Certains pays imprimeront plus de monnaie que d’autres. Pour les spéculateurs, ça se traduira par une chute de leur taux de change. Parce que tous les États le font, plusieurs spéculateurs se réfugient dans l’or dans l'attente d'une baisse généralisée de toutes les monnaies. J’en suis.


Finalement, le message principal de toute cette histoire est celui ci. L’économie, ce n’est pas de l’argent. L’économie, ce sont des bras dans des usines, des tracteurs dans des champs et des têtes derrière un ordi. Le retour au travail sera important. Ce n’est pas le moment maintenant, mais nous ne pourrons pas rester isolés à 75% éternellement. Il faudra bien vite imaginer de nouveaux moyens de retourner au travail tout en limitant les risques liés au virus.

D’ici là, prenez-soins de vous.

Mathieu Marchand

Le Vulgaire Économiste

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